Désintégration Première canadienne de la version originale pour deux pianos (1972),
jouée par le duo Mikolaj Warszynski et Zuzana Simurdova,
en première partie du concert PERRIN invite VIVIER, le 8 décembre 2007, au Gesù.


Mikolaj Warszynski, M.Mus.
Montréal, novembre 2007
Traduction : André Faivre


Cette composition d'avant-garde et d'une grande complexité est unique dans l'œuvre de Claude Vivier : elle est très rarement jouée et ne l'a encore jamais été au Canada. Composée à l'origine pour 2 pianos, la texture musicale de Désintégration est constituée presque exclusivement d'un large éventail de grappes d'accords (clusters) inscrits dans une trame rythmique très élaborée. Comme l'annonce son titre, cette trame se désintègre ensuite au fur et à mesure du développement de l'œuvre : les clusters deviennent d'abord de simples accords, puis des octaves d'où il ne reste plus finalement que des sons isolés jusqu'au RE ultime.

Ce qui revêt une importance capitale au début de cette œuvre, ce sont les intervalles de silence entre les fragments musicaux parce qu'ils préparent progressivement l'auditeur à l'intensité qui vient. Ces fragments musicaux de la première partie sont comme des cellules-mères harmoniques et rythmiques facilement reconnaissables et qui se développeront et se transformeront tout au long de la pièce jusqu'à l'étape finale de la désintégration : ils sont toujours nuancés avec de très grands contrastes dynamiques, s'étendant du triple piano (ppp) au triple fortissimo (fff) et procèdent de gigantesques bonds qui enjambent toute l'étendu du registre des 88 touches du piano.

Dans Désintégration de Vivier, les deux pianos interagissent dans un processus particulier et inédit : au lieu de jouer ensemble du début à la fin, les pianistes exécutent les fragments musicaux à tour de rôle, se répondant comme dans une conversation. Ces interactions évoluent au cours de l'œuvre : tout d'abord, les pianistes exécutent au milieu des longs silences de brefs morceaux qui prennent peu à peu de l'ampleur et se transforment dans une alternance de solos plus complexes. Désintégration continue à se développer ainsi jusqu'à ce que les voix finissent par se superposer et s'imbriquer l'une dans l'autre. À partir de cet instant, le processus de désintégration débute et s'intensifie au fur et à mesure que les deux pianos deviennent interconnectés.

Vers la fin de la pièce, environ à la vingtième minute, Vivier demande à chaque pianiste de mettre en marche un petit magnétophone sur lequel est enregistrée une musique qu'il aime particulièrement jouer. Ces deux enregistrements doivent être démarrés à quelques minutes d'intervalle l'un de l'autre et durer jusqu'à la fin de l'œuvre, afin qu'on puisse les entendre à travers les derniers fragments isolés des pianos aussi bien que durant les sept mesures de silence qui concluent l'œuvre. Il s'agit là d'un concept imaginatif qui surprendra l'auditoire en attente et qui ajoute une dimension mystique à l'ensemble de l'œuvre.



Extrait du livret du disque compact (CD) « Claude Vivier : Shiraz, Pianoforte, Désintégration. »
Pianos : Kristi Becker et Ursula Kneihs.
Enregistrement : PIANOVOX, janvier 1999 - IRCAM, Paris. PIA 529-2


L'œuvre de maturité de Vivier couvre à peine une décennie et l'évolution de son œuvre est si resserrée que quelques deux ou trois années en arrière ou en avant peuvent vous plonger dans une époque tout à fait différente. En remontant de Pianoforte à Désintégration pour deux pianos (1972), on rencontre un Vivier d'une toute autre nature. C'était avant l'influence de Stockhausen : un jeune québécois, intransigeant et fougueux, déjà formé aux traditions parisiennes (Bouleziennes) de par ses études avec Tremblay et plus attiré par leur violence et leur flamboyance que par leur élégance et leur raffinement. Il est à noter que, lorsque Vivier arriva à Paris, ce fut Paul Méfano, né en Iraq, l' « outsider » de l'école post-sérielle française qui fut son principal mentor (et non l'un des musiciens du « cercle des intimes »).

Le titre abstrait, d'une action en mouvement, typique de l'avant-garde française de l'époque, est en quelque sorte une contrepartie à Prolifération (1969) pour piano, ondes martenot et percussion, l'une des rares œuvres de la première période canadienne que Vivier maintint à son catalogue. L'idée de Désintégration est celle d'une grille rythmique de base, remplie au début par des groupes de notes, est petit à petit rongée ; les pianistes alternent tout d'abord, mais alors que le processus d'érosion suit son cours, ils se chevauchent et s'imbriquent l'un dans l'autre. À la fin, au bout de vingt minutes seulement, il ne reste plus que des notes seules, isolées, et au bout du compte, une seule note : ré. C'est peut-être l'austérité de ce concept qui conduisit Méfano à conseiller à Vivier d'écrire une version dans laquelle six cordes (quatre violons, deux altos) offriraient une toile de fonds constante ; c'est sous cette forme qu'eut lieu la première audition. Le présent enregistrement nous propose la « version originale » qui n'est pas exempte de difficultés étant donné que la partition initiale pour deux pianos de Vivier est très souvent illisible (la calligraphie musicale n'étant pas un problème d'importance pour lui à cette époque, pas plus qu'elle ne l'avait été pour Charles Ives). Comme le dit Ursula Kneihs, il n'est pas toujours possible de faire la différence entre les révisions, les corrections et les nouvelles erreurs.

Une curiosité dans la partition de Vivier mérite commentaire. Vers la fin de la version pour cordes, alors que la texture s'amenuise, Vivier demande à chacun des pianistes de « brancher un petit magnétophone dans lequel serait enregistré un morceau de musique qu'il aime tour particulièrement jouer ». Cet acte d'excentricité pure, qui amoindrit la rigueur accumulée des vingt minutes précédentes, est tout à fait caractéristique de Vivier. Et pourtant, autant qu'il m'en souvienne, Claude se montrait quelque peu évasif lorsqu'on l'interrogeait à ce sujet. Voulait-il montrer à quel point sa musique et les goûts des prodiges du conservatoire divergeaient (il supposait que la musique enregistrée serait celle de Schumann, de Chopin ou de quelque autre compositeur de cet ordre) ? Ou bien voulait-il souligner la vivacité du présent par comparaison avec la répétition toute mécanique du passé (les enregistrements devaient être délibérément " basse définition ") ? Était-ce parce qu'il voulait que l' « amour » soit présent au moins une fois dans l'exécution de l'œuvre ? Cela n'a jamais été éclairci. Par conséquent, c'est sans doute avec sagesse que les interprètes de ce disque ont décidé de ne pas faire figurer cet ajout qui peut, en effet, n'avoir été qu'une pensée a posteriori. Mais quelque part après que s'affichent les vingt minutes, les auditeurs peuvent avoir envi de l'imaginer.

Richard Toop

La version originale pour deux pianos de Désintégration composée par Claude Vivier en 1972 à Paris été interprétée pour la première fois au Canada par le duo Mikolaj Wasrzynski et Zuzana Simurdova en première partie du concert PERRIN invite VIVIER, à l'amphithéâtre du Gésu, le 8 décembre 2007, lors de la première de Luminescence de Ross Perrin, produit par Les Productions symphoniques et chorales Luminescence Inc.
   


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Rédaction : André Faivre. Photos : Éric Beausoleil, 2005
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